Premier livre sur les 200 000 enfants nés en
France de soldats allemands sous l'Occupation.
Par Blandine GROSJEAN
Libération jeudi 29 avril 2004
Megrit, petit village breton, début des années 50. Tous les dimanches, à la
sortie de la messe, le secrétaire de mairie réunit la population. Ce jour-là, il
appelle auprès de lui un garçonnet de 10 ans et s'adresse aux habitants : «Est-ce
que vous connaissez, vous autres, la différence entre un Boche et une hirondelle
?» Personne ne répond. «Je vais vous le dire. Une hirondelle, quand elle a fait
ses petits en France, elle les emmène avec elle quand elle s'en va, alors que le
Boche, lui, les laisse sur place.» Daniel Rouxel raconte que ce dimanche il a
beaucoup pleuré et a pensé mettre fin à ses jours. «J'étais l'attraction. Alors
ma grand-mère m'interdisait de sortir, elle m'enfermait dans le poulailler,
toute la nuit avec un cadenas. Là-dedans, dans le noir, j'éprouvais une peur
terrible.»
Refoulé. Des «têtes de Boche», comme l'appelait l'instituteur de Daniel, ou des
«bâtards de Boches», il y en a eu 200 000, nés de liaisons amoureuses entre des
jeunes Françaises et des soldats allemands durant l'Occupation. Ils sont
aujourd'hui âgés de 57 à 63 ans, et plusieurs dizaines d'entre eux ont accepté
de se confier à Jean-Paul Picaper (1). Certains, tel Daniel Rouxel, ont toujours
été en contact avec leur famille allemande. Les grands-parents allemands de
Raymond ont contribué à son éducation en versant discrètement de l'argent à sa
grand-mère maternelle. D'autres enfants ont passé une partie de leur vie à
rechercher les traces d'un géniteur dont ils connaissaient à peine le nom. Tous
ont vécu de longues années dans la honte et la culpabilité, martyrisés parfois
par leur propre famille qui leur faisait expier la «faute» d'une fille. Certains
ont été placés dans des familles d'accueil lorsque leurs mères purgeaient des
peines de prison pour indignité nationale. Mise en pension chez les bonnes
soeurs par un grand-père à qui elle faisait horreur, Jeanine en est sortie à 10
ans. Elle pesait 18 kg et personne ne lui avait appris à lire.
Les châtiments infligés aux mères (2) n'ont pas épargné les enfants. Dans
l'après-guerre, il ne faisait déjà pas bon être né de père «inconnu». Avoir les
cheveux blonds et les yeux bleus fut pour ces enfants le tatouage indélébile
d'une infamie, celle de la «collaboration horizontale». Des mères se sont
mariées, parfois mal, pour donner un père à leurs «bâtards». Ils n'ont découvert
que très tard leur véritable origine. A 50 ans pour Anita la Savoyarde, dont la
mère a vécu jusqu'à sa mort sous le joug d'un tyran qui leur a fait payer le
péché originel. Juste après une tentative de suicide, à 18 ans, pour Anita la
Provençale. Elle se croyait la fille du républicain espagnol qui l'a élevée et
protégée d'une mère distante.
Le livre de Jean-Paul Picaper est le premier publié en France sur ce sujet.
Depuis 1994, année du premier témoignage de «fils de Boche» sur TF1, quelques
reportages audiovisuels ont soulevé la chape sur des destinées singulières. Mais
cet ouvrage donne pour la première fois la mesure du drame, et du refoulé
collectif. Il n'aurait pas vu le jour sans la collaboration bienveillante des
services d'archives allemands (lire ci-contre) et le courage des témoins, ceux
qui ne se sont pas rétractés au dernier moment. Pour eux, la honte a fait place
au désir souvent dévorant de retrouver des traces de leur ascendance germanique.
«Je n'ai jamais cessé d'attendre mon père, car j'ai toujours su que le récit de
sa mort pendant un bombardement était un mensonge», raconte Henriette, dont la
mère, dénoncée par son propre frère pour avoir aidé son amant allemand à se
cacher, a été condamnée à huit ans de prison. «Souvent, à la sortie de l'école,
je regardais à droite et à gauche, dans l'espoir de l'apercevoir. Quand
j'entendais des touristes parler une langue étrangère, je m'approchais d'eux et
je leur disais : "Deutsch ? Mein vater ist deutsch" [mon père est allemand].» Il
y a quelques belles histoires de retrouvailles, avec les demi-frères et soeurs
d'outre-Rhin. Il y a aussi les désillusions : des pères octogénaires n'ont pas
aimé se voir rappeler un épisode d'une guerre qu'ils ont passé leur vie d'adulte
à oublier. Certains ont eu peur que ces revenants ne viennent réclamer une part
d'héritage.
Aimés. Ce livre d'une grande justesse rappelle aussi que l'Occupation en France,
surtout les deux premières années, fut une drôle de guerre. Les pères des «fils
de Boches» n'ont pas violé. Ils ont été aimés, reçus à la table des parents de
leurs fiancées. Leurs enfants, neveux, petits-enfants, arrière-petits-enfants
forment aujourd'hui en France une communauté qui commence à sortir du néant.
Jean-Paul Picaper demande, au nom de certains, que leur soit accordée la double
nationalité.
(1) Enfants maudits de Jean-Paul Picaper et Ludwig Norz (Editions des Syrtes).
23 euros.
(2) Lire le travail de Fabrice Virgili sur les femmes tondues à la Libération,
la France virile (Payot & Rivages).
Archives allemandes bienveillantes
Libération jeudi 29 avril 2004
Jean-Paul Picaper, correspondant du Figaro à Berlin de 1977 à 2003, a signé son
ouvrage avec Ludwig Norz, employé aux archives de la Wehrmacht à Berlin, la Wast.
C'est lui qui a appris au journaliste français que la Wast recevait de plus en
plus de lettres émanant de tous les pays d'Europe occupés durant la guerre par
les Allemands, adressées par des personnes en quête de leur filiation. Il suffit
souvent à ce service d'un nom, d'un prénom, d'un âge, d'un grade ou d'un lieu de
garnison pour mener à bien les recherches. Le succès le plus spectaculaire reste
celui de la chanteuse suédoise du groupe Abba, Annafried Lynstad, qui, grâce à
la Wast, a retrouvé son père à l'âge de 32 ans (elle a composé sur son histoire
le titre Knowing me, knowing you, that's the best we can do). Avec l'accord de
la chargée de recherche de la Wast, Jean-Paul Picaper a pu contacter les
Français en quête d'un père, d'un grand-père ou d'un oncle. Il a été submergé de
réponses.